Le Mandat de la Terre
Le Mandat de la Terre est un projet transmédia né de la rencontre entre poésie et photographie. Pensé comme une immersion sensorielle, il réunit seize textes poétiques et une série de clichés capturant la fonte de la glace sur fond d’autoportraits.
Ce corpus textuel a été rédigé d’une seule traite, en anglais, lors d’une marche rituelle par circumambulation dans le Jardin des plantes de Montpellier, au plus fort de la canicule de 2025. En écho, la série photographique « Ice Scream » a été réalisée en juin 2026 au Parc des Ateliers de LUMA Arles, où deux blocs de glace en fusion dialoguaient avec la performance « Correspondences » de Patti Smith et du Soundwalk Collective.
Nourris par cette empreinte artistique new-yorkaise et portés par un puissant engagement écoféministe, textes et images s’articulent dans une profonde résonance esthétique et émotionnelle. Le projet a aujourd’hui vocation à se déployer sous forme de publication, de performance live et d’un long-métrage expérimental de 90 minutes.



















15. You Were Me
You were me
You were me
And I was you,
A valiant boat.
Do you remember me?
I do remember you —
Nostalgia.
I love my face more than yours,
Yet we grip onto one another —
Antagonistic forces.
I wish I could see the outer worlds,
In the prison of my chest,
Dancing with the breath of all the living,
All that was us and
The end of us,
And the end of our dreaming.
Can we jump
Or can we fall
Into here?
Inherent time,
The circle of the dead —
Ancestors in my head.
You want me to dance without feet
And fly without wings,
Sing without a mouth
And give without hands,
Embrace without arms?
My motherland drowned
In the blood of innocents.
My grandmother’s land drowned
In the blood of innocents,
Who decided to slice your body like a sacrificial loaf —
The birth-loaf of my life?
To pale melting candles
And fleeing simple words.
Finally, I shared it over wine with the cursed poets,
Hearing in the distance the groan of a dying cow…
One day in the waters of the Ganges, in Benares, I saw her sacred corpse beside the body of a pregnant woman.
She was holy too, in her way,
Just like all of those who had caught a deadly illness from some unknown gods.
Sacred dung
From a sacred cow —
May you still heat us
When no fuel is left — do you know that’s all we have left?
I used to love acrylic colors pouring onto my canvas,
Dancing with my brushes,
But the river became clouded, and the only color left was the graveyard’s khaki brown…
So, I drafted on printer paper with charcoal pencils.
Then, there was not a single tree left for miles,
So, I still wrote words in the ashes and in the stellar dust of my restless mind…
And the worst is… none of it truly mattered…
Do you know that words become magic when they are engraved into stone?
With our own hands, we did it —
We did black magic.
15. Tu étais moi
Tu étais moi
Tu étais moi
Et j’étais toi,
Vaillant navire.
Te souviens-tu de moi ?
Moi, je me souviens de toi —
Nostalgie.
Je préfère mon visage au tien,
Pourtant nous nous agrippons l’un à l’autre —
Forces contradictoires.
J’aimerais voir les mondes extérieurs,
Dans le cloître de ma poitrine,
Danser avec le souffle du tout-vivant,
Ce que fut Nous et
La fin de Nous,
La fin de nos rêves.
Pouvons-nous sauter
Ou pouvons-nous tomber
Au-dedans ?
Temps immanent,
Le cercle des morts —
Des ancêtres dans ma tête.
Tu veux que je danse sans pieds,
Que je vole sans ailes,
Que je chante sans bouche,
Que j’offre sans mains,
Que j’étreigne sans bras ?
La terre de ma mère fut noyée
Dans le sang des innocents.
La terre de ma grand-mère fut noyée
Dans le sang des innocents.
Qui a décidé de trancher son corps comme le pain sacrificiel ?
Ce pain à l’origine de ma vie,
Aux bougies pâles qui fondent
Et aux mots simples qui fuient.
Enfin, je l’ai partagé, avec du vin, avec les poètes maudits,
En écoutant au loin le gémissement d’une vache à l’agonie…
Un jour dans l’eau du Gange, à Bénarès, j’ai vu son cadavre sacré au bord de la dépouille d’une femme enceinte.
Elle était sacrée elle aussi, à sa manière,
Comme tous ceux qui avaient attrapé une maladie infâme de je ne sais quels dieux.
Sainte merde de la vache sainte —
Que tu puisses nous réchauffer
Lorsqu’il ne restera plus de combustible — sais-tu que c’est tout ce qu’il nous reste ?
J’aimais peindre à l’acrylique qui se déversait sur ma toile,
Dans une danse de mes pinceaux,
Mais la rivière devint trouble, et la seule couleur fut le brun kaki des cimetières…
Soit, j’ai dessiné sur du papier d’imprimante avec des crayons de graphite.
Puis, il n’y a plus eu un seul arbre à des kilomètres à la ronde,
Alors, j’ai écrit des mots dans les cendres et dans la poussière stellaire de mon esprit sans repos…
Et le pire, c’est que rien de tout cela n’en valait vraiment la peine…
Sais-tu que les mots deviennent une magie lorsqu’ils sont gravés dans la pierre ?
De nos propres mains, nous l’avons fait —
Nous avons fait de la magie noire.